Ma première machine (2)
… Je savais qu’elle coûtait, cette jolie petite machine, bien des heures supplémentaires de couture à la tante qui m’élevait. Heures très matinales, puisque bien souvent c’est sur le coup des quatre heures du matin que commençait la journée de l’habile couturière. C’est d’ailleurs à ce métier de couturière que l’on me destinait et c’est de peu que j’ai échappé à l’apprentissage dès ma sortie du collège.
Mes notes, somme toute acceptables, avaient cependant incité mes professeurs à préférer pour moi une orientation en seconde conduisant à un bac B (économie). Français, math et économie étaient au programme et l’on proposait en option des cours de dactylo entre midi et deux heures. Histoire d’occuper mon temps libre, de pensionnaire, histoire aussi de préparer, pourquoi pas, une éventuelle réorientation vers le secrétariat je m’inscrivis à ces cours.
Je viens de mettre récemment à la poubelle toutes les feuilles que j’avais gardées dans un tiroir sur lesquelles on pouvait lire des lignes entières de mots alignés, des dizaines de fois répétés, histoire de nous apprendre à pianoter rapidement et sans regarder le clavier et sans doute aussi histoire de muscler nos phalanges car les touches fermes et solides des machines des années 70 demandaient littéralement à être frappées pour obtempérer. Rien à voir avec celle d’un clavier de pc sur lesquelles il suffit de pianoter allègrement.
C’est donc pour me permettre de m’entraîner à la maison que l’on m’offrit la fameuse Olivêttti. A vrai dire l’exercice me plaisait assez même si je me voyais pas poursuivre dans la voie du secrétariat. Puisque j’avais échappé au destin de couturière, je caressais encore l’espoir d’autres orientations. Le journalisme et l’enseignement me plaisaient assez, mais mon année de seconde me fit prendre conscience que le journalisme, pour lequel ce bac B semblait le plus approprié, ne me convenait pas. Je n’accrochais pas suffisamment avec l’économie et la politique. Je leur préférais, de loin,la littérature et les langues vivantes. Mes professeurs, de mon avis, m’orientèrent l’année suivante en première A (littéraire).
Je ne dédaignais pas pour autant la petite machine même si celle-ci devenait plus un accessoire plus qu’un véritable outil.
Le demi-sommeil dura quelques années.
A la sortie de terminale la réussite au concours d’institutrice me fit oublier l’option journalisme et l’entraînement dactylographique passa au quatrième ou cinquième plan.
Lorsque que quelques années plus tard, je me trouvai à enseigner en primaire, la petite machine reprit du service. Elle se révéla alors bien pratique pour préparer les exercices et les leçons destinés aux élèves. J’utilisais pour cela des feuilles spéciales qu’il fallait passer à la machine à alcool pour tirer les exemplaires nécessaires pour une classe.
Utile aussi l’Olivêttti pour rédiger quelques documents administratifs nécessaires à l’école.
Puis comme je l’ai raconté ici-même (il y a bientôt une année de cela) on me proposa en 1981 de collaborer aux journaux en tant que correspondante de presse. C’était à l’époque chose fréquente que de solliciter les enseignants pour cette mission.
Ce fut pour la petite Olivêtti l’heure de la renaissance.
La plupart de mes collègues rédigeaient leurs articles à la main . Travail fastidieux à la fois pour eux, mais aussi pour les rédacteurs et les clavistes, lesquels, je suppose devaient bien des fois s’arracher les yeux pour déchiffrer.
J’appréciai à ce moment, la formation acquise pendant mon année de seconde au lycée Marguerite de Valois. Et la petite machine à n’en pas douter apprécia la reprise du service. Elle trônait à longueur de journée sur la table de la salle à manger, toujours prête à se mettre à l’ouvrage.
Pendant quelque temps j’hésitai pour la remplacer par une machine électrique aux touches moins dures, plus silencieuse, plus rapide. Pourtant je ne me décidai jamais à me moderniser. Je n’avais à l’époque que ma petite commune à couvrir et l’Olivêttti suffisait largement à la tâche. Mes filles s’étaient pendant ce temps prises d’affection pour elle, et elles aimaient l’utiliser pour taper du courrier, des poèmes, des exposés.
La petite machine n’avait jamais le temps de s’ennuyer.
Quand, enfin, un jour de décembre 1998, on me proposa au journal Sud-Ouest de couvrir un secteur plus important il fallut bien se décider à troquer la machine pour un ordinateur.
La petite Olivêttti retourna dans sa boîte. Elle resta encore pendant quelque temps sur un coin du bureau « au cas où … ».
Elle monta l’année suivante un peu plus haut sur une étagère avec les objets moins utilisés. Et puis, en septembre 2007 elle prit l’air, un petit peu … juste le temps … d’une photo, accompagnée de quelques vieux accessoires qui avaient accompagné mes premiers pas de correspondante : appareil photo, pellicules, boîte à développement … tout un matériel devenu tout autant obsolète. Une photo qui se retrouva en bannière de mon blog, juste un tout petit peu plus haut, là, vous voyez ?
Aujourd’hui, la petite machine coule ses jours tranquilles dans un placard du garage.
Elle ne tape plus les articles, mais je suis sûre qu’elle a plein de choses à raconter aux livres et aux cahiers entreposés à ses côtés. Et ces jours derniers elle n’aura sans doute pas manqué de raconter comment elle s’est retrouvée à la Une du site de Sud-Ouest, heureuse qu’elle est de ne pas avoir fini comme des milliers de ses consoeurs, sa carrière à la ferraille. Piétinée, oubliée.
Ma première dent …oubliée et je n’en veux plus à la souris qui me l’a piquée.
Ma première chemise …vous vous en fichez tout comme moi.
Ma première danse … oubliée. Quelqu’un ici s’en souvient ? Vraiment ? Merci alors de vous faire connaître.
Ma première maîtresse … je crois que je m’en souviens encore. Et vous ? (je veux dire la vôtre de maîtresse, évidemment, pas la mienne)
Ma première machine à écrire …vous en savez sur elle maintenant presqu’autant que moi.


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